Source : ROCAJQ
Le virage vers la prévention annoncé par le gouvernement du Québec avec la stratégie Grandir en confiance est salué par le ROCAJQ. Toutefois, l’organisme souligne que des angles morts importants demeurent dans le plan de mise en œuvre, notamment en ce qui concerne les jeunes parents et les jeunes de la diversité sexuelle et de genre.
Le 1er avril, le gouvernement du Québec a lancé une nouvelle stratégie pour le bien-être des enfants, intitulée Grandir en confiance. Cette stratégie vise à réduire les signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) en misant davantage sur la prévention. Québec a également lancé le plan de mise en œuvre 2026 – 2029 « Donner vie au changement ».
« La vision de la stratégie est à saluer, parce qu’agir en offrant une meilleure qualité de vie à l’enfant et à sa famille est la bonne voie à suivre. Lorsqu’un enfant vit dans des conditions moins précaires et a accès rapidement à l’aide nécessaire, sa famille est davantage en mesure de se consolider, et il a beaucoup moins de risques d’être pris en charge par le système », souligne la directrice du ROCAJQ, Noémie Roche. Le ROCAJQ fait d’ailleurs partie du comité citoyen de la DPJ, mis sur pied en 2025 afin de discuter des changements organisationnels. Lors des rencontres de ce comité, le Regroupement a pu faire entendre les réalités du terrain, puisque les organismes membres partageaient en amont les enjeux vécus dans le cadre des rencontres du comité politique du ROCAJQ.
Les deux documents analysés :
Parmi les nombreux sujets abordés lors des rencontres, deux points demeurent absents de la stratégie, tandis qu’un autre suscite des inquiétudes.
- La présomption de compétence des parents doit également s’appliquer aux jeunes parents mineurs et aux très jeunes adultes, tout en tenant compte de leurs réalités particulières.
- Inclure une adaptation spécifique pour l’intervention auprès des jeunes de la diversité sexuelle et de genre.
- Reconnaître et prendre en compte les approches des organismes communautaires lors des interventions.
Les deux premiers points ont été complètement écartés du plan. En ce qui concerne les parents mineurs, la seule piste permettant d’imaginer une attention particulière à ce facteur est le fait que le plan souhaite accompagner les familles d’une façon qui permette de répondre à leurs besoins. Cependant, cela demeure insuffisant, considérant l’ampleur des défis auxquels les jeunes parents peuvent faire face.
Dans le pilier 1 du plan, il est prévu d’adapter les interventions en tenant compte de la diversité culturelle, avec l’appui des organismes communautaires — une mesure saluée par le ROCAJQ. L’idée de faire des interventions respectueuses de la diversité culturelle est bien présentée, notamment dans l’objectif de systématiser la collaboration et la concertation intersectorielle et communautaire. « Cette collaboration permet en effet d’améliorer l’adaptation et l’accès aux services pour les communautés ethnoculturelles, notamment en matière d’accompagnement et de médiation interculturelle, par exemple lors d’un signalement au directeur de la protection de la jeunesse », comme indiqué dans le document.
Par contre, le fait que la diversité sexuelle n’ait pas été prise en compte spécifiquement est préoccupant. Les jeunes de la diversité sexuelle et de genre rencontrent des problèmes majeurs dans les interventions lorsqu’ils sont pris en charge par le système. Dans un contexte où l’intolérance augmente dans la société, il serait judicieux d’ajouter cet enjeu au plan.
La seule mention liée au genre concerne la volonté de recueillir des données afin de mieux comprendre la réalité des jeunes au Québec, dans le but qu’ils aient les mêmes chances de réaliser leur plein potentiel, indépendamment de leur origine, de leur milieu de vie, de leur condition sociale ou de leur genre.
La place du communautaire
En ce qui concerne la place du communautaire, le ROCAJQ voit d’un bon œil le fait que l’expertise du milieu communautaire soit reconnue à plusieurs reprises dans le plan, notamment dans le pilier 1 — dans le point portant sur le « développement d’une réponse alternative à la négligence ou au risque sérieux de négligence ».
Étant donné que la négligence et le risque de négligence représentent environ la moitié des cas pris en charge par la DPJ, le plan propose une collaboration accrue avec les acteurs du terrain, notamment :
- La cartographie des ressources communautaires disponibles dans certaines régions pilotes, afin de mieux arrimer les soutiens préventifs aux réalités du terrain;
- L’identification des partenaires pouvant contribuer au développement d’une réponse alternative.
Le seul élément qui laisse le ROCAJQ plus réservé est le fait que le plan parle d’« acteurs de la communauté » ou de « partenaires » sans préciser clairement leur rôle. Cela suscite des inquiétudes pour deux raisons : d’une part, l’expertise apportée par le milieu communautaire n’est pas pleinement reconnue et, d’autre part, ce flou pourrait faire en sorte que les organismes soient appelés à combler les manques de l’État.
Il est pourtant essentiel de définir explicitement ces responsabilités, principalement dans un contexte d’effritement du filet social. Le milieu communautaire est présent et engagé, mais il ne devrait jamais se substituer aux responsabilités de l’État.
Le ROCAJQ souhaite néanmoins souligner que, dès l’introduction, le besoin de concertation est clairement exprimé :
« Dans une perspective intersectorielle, d’autres organisations (gouvernementales, communautaires, institutionnelles) pourront apporter leur contribution puisque l’atteinte de la vision ne saurait se réaliser sans la grande collaboration de tous ». La prochaine bataille du ROCAJQ sera la reconnaissance du rôle des organismes communautaires autonomes. Le mot autonome n’est pas présent dans les documents.
Le contexte
Le document Grandir en confiance met en lumière plusieurs facteurs de risque qui se sont aggravés au cours des dernières années. Par exemple, le taux d’enfants québécois vivant en situation d’insécurité alimentaire est en hausse, passant de 13 % en 2020 à 21 % en 2022. Par ailleurs, les 20 % des familles les plus riches détiennent 68 % de la richesse accumulée au Québec.
Les troubles d’anxiété chez les jeunes sont également en augmentation. En 2022-2023, environ 20 % des élèves du secondaire présentent un trouble anxieux confirmé par un professionnel de la santé, une proportion en hausse comparativement à 17 % en 2016-2017 et à 9 % en 2010-2011. Ce constat est aussi partagé par les organismes membres du ROCAJQ : dans un sondage, 97 % des groupes ont observé une augmentation des demandes en santé mentale chez les jeunes qui fréquentent leurs services.
Dans ce contexte, les signalements à la DPJ ont également augmenté de manière importante. En 2024-2025, plus de 141 000 signalements ont été reçus, comparativement à 67 000 en 2006.
« Le contexte d’effritement du filet social dans lequel nous vivons fait en sorte qu’un enfant peut être signalé en raison des inégalités sociales ou d’un manque de services. Dans ces cas, ce n’est pas la protection de la jeunesse qui devrait intervenir, mais bien l’État de façon plus globale », explique Noémie Roche.
Dans ce contexte, le ROCAJQ rappelle que ces enjeux s’inscrivent dans des revendications plus larges visant à mieux répondre aux réalités des jeunes aux parcours de vie différenciés.
Des revendications pour aller plus loin
Le Regroupement met de l’avant quatre grandes revendications structurantes :
- Reconnaître officiellement la pluralité des parcours de vie des jeunes et intégrer la parole des jeunes et le savoir terrain dans l’élaboration des politiques publiques.
- Garantir des conditions de vie dignes et stables pour les jeunes aux parcours de vie différenciés
- Transformer l’organisation des services pour offrir des parcours de soutien globaux, continus et adaptés
- Assurer la pérennité, l’autonomie et la reconnaissance structurelle des organismes communautaires jeunesse qui interviennent auprès des jeunes aux parcours de vie différenciés
À travers ces revendications, le ROCAJQ insiste sur la nécessité de traduire concrètement ces orientations dans les politiques et les programmes, afin d’offrir des réponses cohérentes, durables et adaptées aux réalités vécues par les jeunes.
Un virage vers la prévention
Les revendications du ROCAJQ s’inscrivent dans un contexte de transformation sociale où la prévention est appelée à jouer un rôle central. Le plan, tout comme la directrice générale de la DPJ, Lesley Hill, reconnaît d’ailleurs que le financement actuel de la protection de la jeunesse ne favorise pas suffisamment cette approche. « Les coûts relatifs à la réadaptation (centres jeunesse) représentent 80 % des dépenses liées au programme Jeunes en difficulté, contre 14 % pour la première ligne en CLSC et 6 % pour le milieu communautaire », souligne le document.
Selon la stratégie, « une structure de financement valorisant la prévention pourrait servir de levier pour contrer l’augmentation constante des coûts, diminuer la pression sur les services de protection de la jeunesse et assurer la pérennité du système ».
Pour le ROCAJQ, la structure de financement est un levier essentiel pour mieux desservir les jeunes vulnérables. « Aujourd’hui, en raison d’un manque d’investissement de l’État, les organismes communautaires accomplissent du travail sans être rémunérés à sa juste valeur. Ce n’est pas pour rien que nous sommes allés à Québec le 2 avril pour manifester en faveur de meilleures conditions de travail, dans le cadre du mouvement Le communautaire à boutte », rappelle la directrice.
Bien que le plan de mise en œuvre ait été publié, les consultations se poursuivent. Le ROCAJQ souhaite donc que les recommandations formulées soient prises en compte dans la suite des travaux.
Voici les six piliers d’intervention du plan :
- PILIER 1 : Des pratiques concertées et intégrées qui accompagnent et engagent activement les familles vivant en contexte de vulnérabilité
- PILIER 2 : Un renforcement de la promotion de la santé, de la prévention et des services de première ligne afin d’intervenir de manière précoce et efficace
- PILIER 3 : L’amélioration constante des pratiques cliniques et de gestion
- PILIER 4 : Des milieux de vie sécurisants qui placent le bien-être des enfants et des jeunes au cœur de leurs priorités
- PILIER 5 : Des intervenants engagés, qualifiés et soutenus : un levier essentiel pour la qualité des services aux jeunes
- PILIER 6 : Une gouvernance intégrée qui mobilise tous les savoirs et qui évalue la pertinence et l’efficacité des actions
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